100% Maman

The Jeweled Heart, by Chaos Jaguar

« The Jeweled Heart », par Chaos Jaguar

100% Maman

— Rien à faire, son âme refuse de bouger, dit la voix éthérée la plus grave.

— C’est la première fois que j’en vois une coincer, dit la plus aiguë.

Max regarda en direction d’où provenaient les deux voix, mais il ne vit que deux sphères luisantes. Ses yeux fonctionnaient plutôt bien, autrefois. Avec l’âge cependant, sa vue avait baissé un peu, forcément, mais il aurait dû être capable de voir autre chose que de la grisaille et deux luminaires translucides. Enfin c’était toujours mieux que les ténèbres qui avaient précédé. S’était-il endormi ?

— Et voilà l’âme remplaçante qui s’éveille.

— C’est normal, c’est l’heure.

— Elle devrait déjà être à l’intérieur du corps.

— Encore un effort, essayons de tirer d’abord vers le bas.

Les deux soleils diaphanes s’agitèrent. Leur luminosité s’intensifia un instant, puis retourna à son niveau précédent.

La brume qui entourait Max se nuançait. À travers elle, il entrapercevait les contours d’une salle d’hôpital. Au-dessous de lui, il y avait une femme en blouse bleue qui s’affairait autour d’une patiente à demi nue, un barbu assis sur une chaise, et un grand type en blouse blanche et au stéthoscope en guise de cravate.

Max n’avait pas de corps. Était-il mort ? Il creusa sa mémoire. Les souvenirs ne venaient pas facilement, comme s’il devait les remonter de très loin. Il se rappelait un repas d’affaires dans un restaurant prestigieux, le cortège de grands crus qui l’avait accompagné, la peine qu’il avait ensuite eu à garder la Buick sur une trajectoire rectiligne, et la fatigue. Après ça, il y avait eu ces sphères autour de lui avec qui il avait discuté de choses qui lui échappaient à présent mais qui lui avaient laissé une impression agréable. Le sommeil avait alors pris le dessus.

— Où suis-je ? demanda Max.

C’était l’efficacité qui avait gouverné sa vie, et il était toujours parvenu à ses fins sans la moindre imagination. Il prit conscience de la banalité de sa question, mais s’en moqua.

— À la Frontière, dit la voix grave.

— Entre deux vies, dit la plus aiguë.

Il avait donc vu juste. Sans doute s’était-il endormi au volant de sa Buick et avait-il péri lors de l’accident qui avait suivi. Il chercha à retrouver le visage de ses proches, mais rien ne sortit des tréfonds de sa mémoire engluée.

— Je ne me souviens pas bien de qui je suis.

— Vous n’avez donc pas tout oublié ? demanda la voix grave.

— Je te l’avais dit : tout va de travers sur ce coup-là, dit la voix aiguë. Il vaudrait mieux avertir un archange.

— En dernier ressort, dit la voix grave. Essayons de résoudre ça par nous-même.

Il ne se souvenait plus des détails, mais Max savait que son métier d’autrefois consistait à régler les problèmes.

— On dirait que vous butez sur un obstacle inattendu. Je peux peut-être vous aider.

Les deux sphères clignotèrent puis éclatèrent d’un rire qui résonna encore plusieurs secondes après qu’il se soit éteint. Elles ne différaient que par leur voix, qu’il était difficile d’associer à une boule précise. Leur rire n’avait rien de moqueur et elles semblaient bienveillantes.

— J’ai compris que vous étiez deux anges, poursuivit Max et je pense que vous cherchez à me réincarner mais qu’il y a un pépin.

— Je salue votre perspicacité, dit la voix aiguë.

— Ce résumé n’est qu’approximatif, dit l’autre.

— Le problème, reprit la voix aiguë, c’est que l’âme de la mère ne veut pas passer dans le corps de son fils.

S’il avait encore eu ses mains, Max les aurait dressées en signe d’incompréhension, comme il en avait l’habitude de son vivant.

— Le contraire m’aurait surpris, dit-il. Qui voudrait ça ?

— Il en a toujours été ainsi, dit la voix grave. Les âmes des femmes migrent dans leur progéniture pendant la grossesse, au plus tard lors de l’accouchement.

— Aucune ne s’est jamais accrochée de la sorte, dit la voix aiguë. Vous êtes l’âme qui devait prendre la succession du corps maternel.

— Je suis un homme, protesta Max.

— Pas ici, dit la voix grave. Vous n’êtes qu’une essence de vie. Sans sexe.

— Mais avant, j’étais un homme.

— Et encore avant cela : une femme, lui dit la voix aiguë.

Logique. Si les âmes des mères passaient toujours dans le corps de leurs enfants, ça impliquait que Max avait été sa propre maman jusqu’à ce qu’elle lui donne la vie. Enfin qu’il se la donne lui-même. La dame qui l’avait ensuite élevé n’était qu’une inconnue qui avait hérité de l’enveloppe nourricière.

— Je n’ai pas de lien de parenté avec cette femme, n’est-ce pas ? demanda-t-il aux deux anges.

Il n’avait plus de doigts pour en pointer un vers la parturiente alitée au-dessous d’eux, mais il n’en avait pas besoin, puisqu’il n’y avait pas d’ambiguïté dans ses propos.

— Non, répondirent en chœur les anges.

Si les détails apparaissaient toujours plus nettement autour d’eux, la scène de l’accouchement restait muette et gardait un air d’irréalité.

Le barbu assis au fond de la pièce se rongeait les ongles d’une main et serrait de l’autre un cœur en peluche. Se doutait-il que la femme qu’il aimait depuis Dieu sait combien de temps devait quitter ce corps meurtri ?

— Pourquoi est-ce que personne n’a jamais remarqué cette migration des esprits, si elle se perpétue depuis toujours ?

— Les âmes oublient tout lors des transferts, dit la voix grave.

— Les vivants remarquent les modifications, dit la voix aiguë, mais l’expliquent autrement.

Ça se tenait. Max ne savait plus s’il avait été marié, mais il se souvenait qu’on trouvait souvent les femmes transformées par l’enfantement. Certaines changeaient complètement de personnalité d’un bébé à l’autre. La plupart vieillissaient d’un coup, ce qui était logique si elles héritaient d’une âme habituée à un corps plus âgé. Elles devenaient acariâtres et négligeaient leur apparence et leur compagnon. Personne ne remarquait par contre la maturité des nourrissons handicapés par leur chair encore en formation,

— La tête est sortie, dit la voix aiguë. L’âme ne bouge toujours pas.

— Il nous reste peu de temps, dit la voix grave. Si quelqu’un se rend compte que le bébé n’est qu’une enveloppe vide…

— Ce n’est jamais arrivé, qui peut prédire ce qui se passera ? la coupa l’autre.

Max voyait une solution simple au problème des deux anges.

— Je pourrais rentrer dans le gamin plutôt que dans la femme.

Les deux sphères s’approchèrent de lui.

— Impossible, dirent-elles à l’unisson.

— Une mère doit passer dans le corps de son fils, c’est la règle, précisa la voix grave.

— Il n’y a que dans le cas de faux jumeaux qu’on peut incarner une âme directement dans un enfant, ajouta la voix aiguë.

La déclaration des anges était définitive. Il n’y avait rien à argumenter. Ils avaient énoncé une loi immuable avec toute l’autorité dont ils étaient revêtus. Leur ton était dépourvu de condamnation. Ils rappelaient un fait, mais ne se départaient pas de leur bienveillance. Max se sentait bien avec eux. Ils semblaient détenir les réponses à toutes les questions qu’il pourrait se poser. Il regrettait presque de devoir bientôt quitter cet « entre deux mondes » douillet pour rejoindre l’agitation du domaine des vivants.

— Qu’est-ce qu’il se passe quand il s’agit de vrais jumeaux ? Ou de triplés ?

— L’âme maternelle est alors divisée, répondit la voix grave.

Une seule âme, dans plusieurs corps ? Le concept n’était pas familier à Max, mais il n’était peut-être pas novateur. Il ne se rappelait toujours pas mieux sa vie précédente, mais il ne croyait pas avoir été préoccupé par des questions métaphysiques. Il lui fallait du concret, pas des théories, aussi intéressantes soient-elles.

Max ne discernait presque plus le corps de la femme allongée sur la table d’accouchement car les deux anges se tenaient tout près d’elle, sûrement pour tenter une fois encore de transférer son âme. Le barbu, qui portait toujours son cœur en peluche, se rapprocha de son épouse et lui saisit la main.

— Alors je risque de devenir la femme de ce type ?

— C’est un homme bien, dit la voix aiguë.

Le père en question ne lui inspirait pas confiance. Quelle idée d’amener ce cœur plutôt qu’un animal ou un personnage, déjà. Les nouveau-nés ne comprenaient pas les symboles.

— Il me paraît bizarre à moi, dit Max.

— Il est prévenant, généreux, fidèle, honnête, dit la voix grave.

— Il a pensé à apporter un cadeau pour la Saint Valentin, malgré le stress des dernières heures, dit la voix aiguë.

Ainsi la peluche n’était pas pour l’enfant, mais pour la mère. Enfin pour lui, quand il se serait incarné dans ce corps suant d’efforts et de douleur. Et on était en hiver, alors que ses derniers souvenirs dataient d’un automne.

— Je n’ai pas envie de devenir une femme. N’ai-je pas le choix ?

Une lumière éblouissante gomma la salle d’accouchement et les deux anges. Elle provenait d’une nouvelle sphère, bien plus grande que les deux premières et s’étendait aussi loin que portaient les sens désincarnés de Max.

— Tu n’entreras pas dans cette femme, dit une voix douce qui émanait du centre du géant luminaire.

— Archange ! s’exclamèrent les anges.

— Nous n’arrivons pas à transférer la mère, dit la voix aiguë.

— Elle ne peut pas rester dans ce corps, dit l’archange. Je vais la détacher.

L’archange perdit en luminosité et en taille, mais gagna en texture. Il ne mesurait à présent plus que le double des deux anges mais la surface de sa sphère s’était couverte de motifs fractals. La salle d’accouchement réapparut, moins distincte qu’auparavant. La sage-femme tenait un bébé dans ses bras et le présentait au barbu tandis que l’homme au stéthoscope s’affairait autour de la mère immobile.

— Tout est réglé, dit l’Archange. Elle est en son fils.

— Et moi je vais où ? demanda Max. Vous disiez que je ne serais pas obligé d’entrer en elle…

— Tu retournes au Sommeil.

— Vous m’avez trouvé un remplaçant ?

— Tu n’en as plus besoin, dit la voix grave.

— Détacher l’âme a abîmé le corps, précisa la voix aiguë. Il ne pourra plus en accueillir.

Max avait-il bien compris ? Il lui semblait improbable que ces êtres si paisibles puissent aborder la mort de cette femme sans qu’aucune émotion ne teinte leur voix.

— Vous l’avez tuée ?

— Elle vit toujours, dit l’archange. À l’intérieur de son enfant, comme il se doit pour toute mère.

— Et le mari ? Pour lui c’est comme s’il la perdait. Lui faire ça le jour de la Saint Valentin…

Une immense lassitude gagnait Max. Les lumières s’assombrissaient et sa conscience s’éteignait elle aussi peu à peu.

— Il l’aurait perdue de toute façon, car c’est le lot de chaque père. Et puis après tout, la Saint Valentin c’est aussi l’occasion de s’offrir un nouveau départ en se débarrassant des poids morts.

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