Accouchements douloureux

Certains auteurs alignent des phrases comme s’ils devaient mourir à l’aube, d’autres remplissent des pages sans même y penser. Certains ont les doigts qui courent sur le clavier du soir au matin, que les conditions soient propices ou non, d’autres ne consacrent à l’écriture qu’une poignée d’heures hebdomadaires qui agrandissent lentement mais sûrement la pile de feuillets noircis.

Je les envierais presque. Pour moi, l’écriture est un calvaire nécessaire, une impossibilité inévitable, mais une souffrance désirée. Je ponds mes quelques mots mu par une force qui ne tolère aucun refus mais qui possède une patience infinie. Elle n’a pas de quota. Elle accepte mes pauses mais se réjouit à chaque mot qui s’ajoute à ceux déjà consignés sur le papier ou dans l’ordinateur.

Comme tout le monde, j’ai de multiples facettes. Je suis père, ami voire amant, heureux, bidouilleur, mais avant tout: écrivain. Même lorsque je n’écris pas, ou si peu.

Mon fils m’a rapporté que ses potes lui avaient dit à plusieurs reprises « Ton père est écrivain? Il doit être riche, alors ». Oui. Riche, mais d’une richesse qui compte plus que celle que l’on mesure en barres de métal. Rien ne ressemble plus à un lingot qu’un autre lingot. Les histoires qui se bousculent à l’intérieur de moi sont elles toutes différentes, uniques, précieuses. Certaines parmi celles qui sortent auront peut-être une vie plus courte que celle des bijoux que l’on tirera des briques d’or, mais au moins personne ne les fondra. Elles mettent du temps à naître, mais une fois au grand jour elles ne changent jamais. L’immuabilité est un trésor inégalable, dans une société ou tout change tellement vite.

L’écriture nourrit mon esprit, mais elle torture mon corps. Chaque mot me coûte, comme si je devais le pondre mais que sa coquille trouvait la perfection dans les arêtes plutôt que les courbes. Tant mieux. Ce qui est difficile à se procurer a plus de valeur que ce que l’on trouve partout, non?

Questions récentes

Plusieurs lecteurs m’ayant posé des questions similaires ces derniers temps, j’ai cru bon d’y répondre publiquement (je hais les copier/coller privés).

Vos histoires sont souvent cruelles envers les femmes. N’êtes-vous pas un peu misogyne ?

Pas du tout. Il ne doit y avoir sur terre que deux femmes (liées entre elles par le sang) pour lesquelles je n’ai plus beaucoup de respect. La médiocrité de ces deux spécimens m’a poussé à reconsidérer le regard que je portais sur l’ensemble, bien entendu, mais le reste de la gent féminine en ressort embellie: il faut connaître la petitesse pour apprécier la grandeur.

Des événements personnels de ces deux dernières années m’ont ouvert les yeux. Celles que je trouvais autrefois méprisables me paraissent maintenant plutôt normales et je les accepte, avec leurs défauts.

L’écriture me permet d’évacuer certaines émotions, dont la colère. On m’a utilisé et trahi, et la douleur ne doit pas rester à l’intérieur. Je la dirige contre certains personnages fictifs, et ça contribue au maintien de relations paisibles dans ma vie de tous les jours.

Sous quels autres noms écrivez-vous ? J’aimerais lire vos autres livres.

Je ne tiens pas à divulguer ces autres noms, pour diverses raisons, la principale étant la volonté de protéger mes enfants, car certains de ces écrits sont destinés aux adultes et pourraient leur porter préjudice s’ils tombaient sous les yeux de certains camarades ou parents bien-pensants.

Vos personnages sont-ils inspirés de personnes réelles ?

Mon vécu influence forcément mon imagination, mais je n’ai pas l’impression de placer de véritables personnes dans mes fictions publiées sous ce nom. Je préfère habituellement les créations originales aux pâles copies.

Qu’écrivez-vous en ce moment ?

J’avance simultanément (toutes identités confondues) un roman, plusieurs nouvelles et deux longues pièces de théâtre.

Parfois le silence est d’or

Comme vous l’avez remarqué, je suis plutôt silencieux ces derniers temps, et ni ce blog ni mon Twitter ne sont tenus à jour. Que les fans et amis se rassurent cependant: j’écris toujours, et publie même mes textes. Dans des genres différents, toutefois, et sous des noms de plume que je ne dévoilerai pas.

Je tiens à séparer plus nettement qu’auparavant ma vie personnelle de ma vie professionnelle. Bien que je poursuive également la rédaction de certains projets semblables à ceux qui alimentaient ces pages, je consacre l’essentiel de mes efforts aux réalisations de ces autres identités. Outre des ventes plus nombreuses, j’y ai trouvé surtout une quiétude à laquelle j’aspirais particulièrement ces derniers mois. Dans les brumes de l’anonymat, je n’ai pas à subir les réflexions désobligeantes d’exs mégalomanes qui s’imaginent que je parle d’elles en long et en large dans mes textes.  J’y ai plus de libertés, sachant que personne ne surveille d’éventuels liens entre mes (é)crits et mon (vé)cu.

Les requins de l’édition

C’est la semaine du requin. Mais ce prédateur ne rôde pas que dans les profondeurs maritimes, nous en trouvons malheureusement parfois dans les eaux troubles de l’édition. Il se nourrit alors des rêves d’écrivains en devenir et les dévore sans pitié. La victime du jour est Amélie Broutin, qui prise entre les mâchoires acérées d’un monstre sanguinaire, n’a eu d’autre choix que d’abandonner ses ambitions littéraires.

Les contrats abusifs sont vicieux, et j’encourage chaque apprenti auteur à relire le sien plusieurs fois avant de le signer. Être publié oui, mais pas à n’importe quel prix. Pas à celui de sa liberté. Les escrocs foisonnent, et se renseigner sur le sérieux d’une maison d’édition est une étape incontournable de la rédaction d’un livre.

Je m’étonne toujours du succès que rencontrent ces briseurs de carrière, ces brigands en costume trois pièces. Ne confiez pas vos manuscrits à des entreprises qui promettent sur leur page d’accueil fortune et gloire aux nouveaux auteurs.

À ceux qui sont tombés sous les crocs de ces bêtes affamées, je ne peux que leur envoyer toute ma sympathie et mes encouragements. Ne perdez pas espoir. Il y a toujours une solution. Ne vous avouez pas vaincus.

N’hésitez pas à partager vos expériences négatives. Plus on en parlera, plus on donnera de chances de survie aux futures proies de ces pillards.

 

Qu’est-ce qu’un vrai livre?

Ah… l’odeur d’un livre tout frais! Ces machins modernes ne parviendront jamais à l’égaler. Et cette douce sensation sous les doigts… Quel meilleur écrin pour un texte que cette délicieuse rugosité?

Gardez votre objet froid et lisse, il ne prendra jamais dans mon coeur la place qu’occupent mes livres. Vous me parlez de portabilité, de pratique, mais moi je connais un plaisir sensuel que vos pâles imitations ignorent. « C’est l’avenir! » me dites-vous en me traitant sous cape de rétrograde, de technophobe. Je préfère mon présent riche en sensations à votre futur stérile.

Peu m’importe l’encombrement, j’ai assez de place chez moi pour héberger mes auteurs favoris. De toute façon, vous accumulez des livres que vous ne lirez jamais, sous couvert de facilité d’acquisition et de transport. Et puis question présentation… J’aime quand mes invités parcourent mes bibliothèques, soufflant la poussière d’un vieux livre qui trainait là depuis trop longtemps et croulent ensuite sous le poids de leurs trouvailles lorsqu’ils repartent les bras chargés de ces ouvrages que je leur prête volontiers.

Votre gadget saura-t-il conquérir le marché? Nul ne saurait le prédire. En attendant, laissez-moi à mes précieux rouleaux de parchemin enluminés, je vous laisse à vos pathétiques bouquins de papier.

Frère François

Concurrents ou confrères?

 

On me signale, à ma grande surprise, qu’Amazon interdit à ses écrivains de commenter (en bien ou en mal) les oeuvres d’autres auteurs. Tout du moins selon une interprétation particulière des conditions affichées sur cette page. Je cite le passage sujet à interprétation: « Avis exprimés par ou au nom d’une personne ou d’une société ayant des intérêts financiers dans le produit ou dans un produit concurrent direct (y compris les commentaires d’auteurs, d’artistes, d’éditeurs, de fabricants ou d’intermédiaires marchands) ».

Les auteurs sont-ils des concurrents au même titre que deux marques de voiture ou de soda? Habitué à un soda, je ne boirai pas l’autre. Fidèle à une marque d’automobiles américaines, je ne verrai jamais l’utilité de mettre les pieds dans le garage d’un concessionnaire allemand. Mais vous me parlez de livres? Mon amour pour Vian ne m’empêche pas d’acheter, lire et apprécier Gide, Asimov, King et Nothomb. Je conçois qu’il y ait de la concurrence pour les manuels pratiques, guides minceur ou autres ouvrages hors fiction, mais au sein de la littérature?

Nous autres écrivains lisons beaucoup. Nous écrivons, aussi (étonnant, hein?). Nous connaissons et aimons notre langue. Ne sommes-nous pas les mieux placés pour juger du travail d’un collègue? Amazon nous voit-il vraiment comme des loup enragés se battant l’un contre l’autre?

Quand un collègue publie un livre, ma première réaction est la curiosité. Je me positionne en client, décide si je vais le lire. Si le livre ne m’intéresse pas en tant que lecteur, la parution peut alors m’intéresser en tant qu’auteur. Si je connais l’auteur, je vais me réjouir pour lui. Si je ne le connais pas, je vais peut-être chercher qui dans mes amis pourrait être intéressé par son livre, ou peut-être tirer des leçons de sa manière de présenter son bébé. Mais à aucun moment je ne vais trembler et craindre qu’il ne m’ôte quelques ventes. Et quand un confrère me critique, quitte à perdre une précieuse étoile, autant que cela vienne de quelqu’un qui s’y connait un tant soit peu plutôt que d’un anonyme profane.

Amazon aurait-il peur qu’en critiquant un livre, je sois le méchant concurrent qui cherche à détourner le client du produit? Je m’abstiendrai désormais de critiquer mes confrères sur les plateformes de vente Amazon. Je laisse l’endroit aux doubles comptes, aux magouilleurs, aux achetés, aux vendus. Je critiquerai mes lectures ici et je me renseignerai sur les livres qui m’intéressent grâce aux blogs des collègues.

Et vous, comment voyez-vous les autres écrivains?

Les 3 romans indispensables aux auteurs

http://www.flickr.com/photos/trawin/5395595533/

Si vous demandez à dix écrivains de vous recommander trois romans, il y a une forte probabilité que vous obteniez dix réponses différentes. Il y a aussi de fortes chances qu’ils parviennent à glisser l’un de leurs écrits dans cette courte liste. Je ne suis pas à l’académie française, je ne suis jamais passé chez Pivot, mais je vous livre tout de même mon avis en la matière.

Il y a trois romans indispensables à tout auteur. Pour remplir le reste de votre bibliothèque, vous avez carte blanche. Vous êtes créatif(-ve), vous avez du goût, je vous fais confiance.

  • Le livre que vous auriez pu écrire. Peut-être le moins important de ces trois ouvrages. Il vous plaît, vous ressemble. Ce n’est peut-être pas un monument de la littérature pondu par un Immortel en costume, mais son langage rejoint celui que vous utilisez, et son succès correspond à celui que vous vous sentez apte à atteindre.
  • Le livre que vous ne parviendrez jamais à égaler. La référence en matière de ce qu’il se fait de mieux. Le langage efficace qui vous bouleverse lecture après lecture. L’oeuvre qui vous a transformé(e). Vous ne jouez pas dans la même catégorie que son auteur, qui ne jouait pas, d’ailleurs, lui. Bien en évidence dans votre bibliothèque, il vous apportera la dose d’humilité nécessaire à votre carrière et vous rappellera de ne pas vous prendre la tête. Lui et les lettres de refus des éditeurs, bien entendu.
  • Le livre que vous auriez refusé en tant qu’éditeur. Au besoin, ne gardez que celui-là. Je ne parle pas du livre bien écrit qui ne correspond pas à vos centres d’intérêt, hein, mais du torchon qui à vos yeux ne vaut pas le prix du papier sur lequel il est imprimé, celui qui sert à caler l’armoire bancale du grenier, le livre qu’on pose avec dégoût en se demandant « Mais comment peut-on vendre une merde pareille? Je suis capable d’écrire bien mieux ». Plus cet ouvrage aura eu du succès, plus il sera efficace. Il vous re-motivera quand les lettres de refus s’accumuleront ou quand vous vous rendrez compte après l’envoi d’un manuscrit que vous avez oublié de retirer un terrible cliché dans votre premier chapitre. Je ne vais pas balancer de noms, mais les supermarchés regorgent de livres d’une banalité infecte. Terminer sa lecture sur « c’est alors que je me suis réveillé, ouf tout cela n’était qu’un vilain cauchemar » ou son équivalent, c’est douloureux. Apprendre que ledit ouvrage s’est vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, c’est encourageant. Découvrir que les deux survivants d’une épopée à travers l’espace échouent après mille clichés sur une planète déserte et changent leurs noms en « Adam » et « Eve », ça vous rassure. Vous ferez mieux.